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Benjamin Altaras : « Nous sommes très concentrés sur l’attractivité d’un territoire dans nos choix d’investissement »

Entretien avec Benjamin Altaras (Directeur Turenne Hôtellerie) https://hospitality-on.com/fr/rse/benjamin-altaras-nous-sommes-tres-concentres-sur-lattractivite-dun-territoire-dans-nos-choix

Benjamin Altaras, directeur hôtellerie chez Turenne Capital, défend une approche pragmatique de la RSE. Loin des poncifs, il insuffle une dynamique objective pour faire progresser ses actifs et ses collaborateurs dans un domaine où les chemins sont multiples pour atteindre ses objectifs.

Pouvez-vous nous présenter votre démarche RSE chez Turenne Hôtellerie ?

Soyons réalistes, la RSE peut facilement devenir un lieu commun. De nombreux acteurs prennent le sens du vent et utilisent ce sujet pas forcément pour les bonnes raisons. Nous ne prétendons pas être meilleurs que les autres, loin s’en faut. Nous avons beaucoup d’actions à mettre en place et nous faisons d’ores et déjà de nombreuses actions sur lesquelles il nous faut communiquer.

Pour Turenne hôtellerie, la RSE est un sujet stratégique car dans notre position d’investisseur, nous sommes avant tout un groupe hôtelier. 70 à 75% de nos investissements sont des investissements majoritaires en capital pour des hôtels que nous gérons. Pour seulement 25% de nos actifs, nous sommes des investisseurs « classiques » et nous accompagnons des groupes hôteliers. Cette particularité nous permet de maîtriser notre stratégie, nous donne des responsabilités et nous permet d’avoir une vision à 360°.

Nous fonctionnons comme un groupe hôtelier car dans le quotidien, c’est ce que nous sommes.

Chacun de nos hôtels représente une PME de 15 à 70 personnes. Ainsi environ 600 personnes travaillent aujourd’hui pour le compte de nos hôtels. Dans le contexte des 3 dernières années où la donne a changé sur un certain nombre de sujets, on entend beaucoup parler de marque employeur. On entend également beaucoup parler du changement de rapport de force entre l’employeur et le salarié. Nous rencontrons, comme nos collègues, quelques difficultés à trouver les bons candidats, à les former et à les faire évoluer. Ces éléments étaient moins prégnants quand le marché du travail était plus facile côté employeur. Comme tout le monde, nous nous sommes adaptés. Nous avons répercuté les hausses de salaires qui étaient nécessaires à hauteur de 6% en 2022.  Pour une industrie dont la masse salariale représente 30 à 45% du chiffre d’affaires comme poste de coûts, cette augmentation de 6% n’est pas anodine.

Nous avons évidemment suivi cette tendance et nous travaillons activement sur chacune des principales « briques sociales ». Cela signifie essayer de construire une marque employeur, essayer d’avoir une attractivité forte au niveau des postes que nous proposons. Cela passe par les possibilités d’évolutions liées aux postes ou encore la formation. Très concrètement, depuis janvier 2023, 100% de nos salariés ont une prime ainsi que des objectifs liés à cette prime. Cette initiative peut paraître basique, mais nous avons constaté un manque. Dans beaucoup d’hôtels, le directeur a une prime, parfois les chefs de service – c’est le cas pour tous chez nous – et très rarement les collaborateurs réceptionnistes, bagagistes ou encore plongeur. Ce sont pourtant des postes stratégiques dans une entreprise hôtelière mais qui ne sont pas reconnus.

Cette démarche permet de mieux intégrer les collaborateurs dans les objectifs de l’entreprise, cela permet aussi in fine de tendre vers plus d’activité et plus de chiffre d’affaires. Cette rémunération variable est mise en place dans tous les hôtels pour 100% des salariés avec des objectifs qualitatifs et quantitatifs. Parmi ces objectifs, il y a un objectif RSE qui peut être spécifique au service ou commun à tout l’établissement. Chaque hôtel a la main pour définir ses critères dans le cadre de nos priorités au niveau du groupe.

La brique sociale est très importante et nous la prenons très au sérieux. Sur les sujets RSE nous mettons en place des ateliers dans nos hôtels fonction par fonction. En 2023 les chefs de cuisines, les chefs de réceptions, les responsables techniques vont échanger sur les bonnes pratiques durant ces ateliers avec des intervenants extérieurs. Cela participe au sentiment d’appartenance.

Nous travaillons également de manière très concrète à l’inclusion des personnes à besoins spécifiques. Il y a encore un manque d’efficacité sur ces sujets. La loi n’oblige pas à employer mais permet de compenser en payant une contribution financière au-delà de 20 salariés. Nous tentons d’aller plus loin. Nous travaillons par exemple avec les ESAT. Employer quelqu’un qui corresponde à nos besoins, qui se sente bien dans l’entreprise, ce n’est pas une chose facile. Nous sommes engagés dans cette dynamique.

Nous travaillons également nos plans de formation qui n’étaient pas adaptés. Nous validons des plans de formation larges pour développer l’employabilité de nos collaborateurs et leur polyvalence.

Enfin en fonction des métiers, nous sommes à l’écoute des problématiques. La question des coupures pour le personnel de restauration est, comme de nombreux acteurs du secteur, un sujet que nous adressons.

La brique environnementale est très large, nous détenons les murs et les fonds. L’immobilier est pollueur par essence et génère des émissions de gaz à effet de serre importantes. Nous devons évidemment aller au-delà des quelques contraintes réglementaires que nous avons dans le cadre du décret tertiaire. Pour des raisons financières et extra financières, nous voulons aller au-delà du développement d’un plan de réduction des consommations énergétiques de 40% à horizon 2030.

Nous avons un objectif à 24 mois pour nos hôtels. Nous revoyons l’ensemble des coûts et notamment des énergies. Face à une augmentation du Kilowatt, nous sommes capables d’aller réduire la consommation dans nos hôtels. Nous faisons des analyses hôtel par hôtel. Nous nous demandons par exemple quoi faire pour nos chaudières, par quoi les remplacer, si nous devons rester sur des énergies fossiles, autant de questions très concrètes qu’il nous faut arbitrer. Pouvons-nous aller vers des énergies moins polluantes comme le bois déchiqueté ?

Ce sont systématiquement de gros investissements pour lesquels nous gardons toujours en tête notre horizon d’investissement de 7 à 10 ans. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut rien faire après 10 ans, cela veut dire que nous prenons en compte notre horizon de liquidité pour être cohérents dans les investissements techniques.

Penser que les travaux que l’on ne fait pas viennent décoter la valeur de nos actifs est un raccourci trop rapide. Les investissements que nous faisons vont toujours dans un sens de rentabilité également. Nous tentons de concilier baisse de consommation énergétique et rentabilité.

Tous les investissements que nous réalisons ne concernent pas que les énergies devenues couteuses. L’eau est un fluide extraordinairement important dans un hôtel, aujourd’hui cette énergie ne coûte pas cher. Quand vous analysez un compte d’exploitation ce n’est pas ce qui va sauter aux yeux. Toutefois, pour des considérations environnementales, il est nécessaire de mettre en place un plan d’actions pour réduire les consommations d’eau. Demain l’eau sera une énergie bien plus chère de mon point de vue.

Nous ne regardons pas uniquement les comptes d’exploitations pour prendre nos décisions d’actions en matière de RSE.

Quel équilibre entre le confort du client et la gestion des impacts environnementaux ?

Être un employeur responsable, cela va un peu plus loin que la sobriété énergétique et c’est aussi, avec la manière, mettre nos clients devant leurs responsabilités.

Si l’on prend l’exemple de l’eau, au-delà des réducteurs de pression, nous échangeons avec des fournisseurs qui proposent des systèmes de codes couleur en fonction du volume d’eau utilisé dans les douches. Pour l’instant nous n’avons pas souhaité aller dans cette direction qui, au-delà de responsabiliser le client, le met en faute par rapport à son comportement RSE. Je pense toutefois que nous allons y venir de manière mesurée.

Quoi qu’il en soit sur le sujet, nous ne ferons jamais que des heureux, il y aura toujours des clients pour déplorer certains gestes mis en place. Toutefois il faut y venir. Au même titre que nous avons gagné des décennies sur la révolution technologique suite au Covid, nous avons aussi beaucoup progressé sur les sujets RSE. La guerre en Ukraine et ses conséquences directes sur le coût des énergies, va nous faire également gagner des décennies sur ces sujets.

Il ne faut pas hésiter à aller au-delà de la pensée de façade. Sans mettre en faute les clients, il faut les mettre devant leurs responsabilités. Pour cela il faut démontrer que les actions mises en œuvre ne le sont pas uniquement dans des perspectives pécuniaires mais également dans une démarche saine et vertueuse.

Le sujet est dans la communication, l’explication. Désormais dans 90% des hôtels, il est possible de conserver ses serviettes pendant toute la durée de son séjour. Ce n’était pas aussi répandu il y a 10 ans. Ce que nous faisons pour la planète, nous devons le communiquer. Il faut être dans l’échange et la communication avec le client et montrer les objectifs que l’on poursuit dans nos prises de décisions. Nous ne sommes pas encore au point sur ce sujet.

Enfin il est important d’avoir une démarche cohérente. Les sujets RSE sont très larges et il est possible de s’y perdre. Je n’ai par exemple pas abordé la question du traitement des déchets sur laquelle nous mettons en place des actions.

Les sujets sont multiples, il faut faire des choix. Notre objectif est de faire certes moins, mais mieux. Faire mieux en termes de suivi et de cadrage. Nous souhaitons que tous nos hôtels poursuivent les mêmes objectifs. Nous souhaitons mettre en place une démarche homogène pour pouvoir suivre nos progrès.

On ne fera pas tout, tout n’est pas stratégique et il faut être capable de prendre du recul. Ce qui est stratégique dans une entreprise c’est évidemment ce qui est très impactant financièrement. Ce qui est stratégique c’est également ce qui est très impactant pour la planète, comme l’eau et la réduction des déchets ou encore du gaspillage alimentaire.

Nous avons pour objectif de labelliser Clef Verte 100% de nos hôtels. Il y a de nombreux critères à remplir et cela permet de traduire concrètement notre dynamique de progrès.

Les changements climatiques, avec des épisodes brutaux ou de fortes chaleurs, pourraient-ils, à terme, remettre en question certaines de vos priorités d’investissement ?

C’est un sujet très complexe. Il y a pour moi un double niveau de réponse à ces enjeux. Sur le long terme, celui qui dirait que nous n’allons pas vers un réchauffement de certaines zones, ne serait pas honnête dans sa réponse. Toutes les zones en France seront plus chaudes dans les années à venir.

Ce n’est pas uniquement pour ça que d’autres régions ont le vent en poupe. Cela participe à leur attractivité, mais c’est loin d’être la seule réponse.

Il y a bien sûr un enjeu à ce sujet et il faut l’intégrer mais ce n’est pas une fin en soi. Ces destinations doivent travailler leurs offres touristiques pour mettre en avant d’autres atouts, choses qu’elles n’avaient pas l’habitude de faire, profitant de leur succès.

Cela ne remet donc pas en cause nos priorités d’investissements. Nous sommes très concentrés sur l’attractivité d’un territoire dans nos choix d’investissement. Nous sommes dans une vision à 10 ans. Il faut en revanche être sensible à la dynamique touristique de certains territoires. Si l’on prend l’exemple de la métropole Nice Côte d’Azur, son maire est très investi et à l’écoute sur les sujets RSE. L’implication des élus sur ces sujets a également un impact sur l’attractivité des territoires.

Une des réponses à la nécessité d’être moins gourmand en énergie serait-elle de privilégier la construction neuve ?

Construire devient de plus en plus complexe et cher. Les coûts du foncier, l’indice du coût la construction sont en hausse. Tous les projets de construction subissent une inflation. A mon niveau, qui n’est pas celui d’un sachant, je ne considère pas qu’une labellisation de type Breeam Very Good signifie que l’on n’est pas un pollueur. A contrario, acquérir un immobilier existant et essayer d’en tirer des améliorations sensibles en termes de consommation et de pollution est, de mon point de vue, plus vertueux.

Il y a bien sûr beaucoup de choses positives qui sont faites dans le secteur de la construction mais ce n’est pas la direction que nous souhaitons prendre en priorité avec mon équipe.

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